Elizabeth Laruni
Dans un monde où les conflits se multiplient et gagnent en complexité, une part croissante de l’aide humanitaire et au développement est déployée dans des contextes marqués par une fragilité et une insécurité accrues. Parallèlement, les budgets sont soumis à des contraintes croissantes et le paysage de l’aide évolue rapidement, rendant d’autant plus essentielle une prise en compte rigoureuse des enjeux de sensibilité aux conflits.
En cette période de défis et de changements, il est essentiel de préserver et de développer des espaces permettant aux professionnels de l’aide humanitaire, du développement et de la consolidation de la paix de se réunir pour partager leurs expériences, échanger des idées sur la manière de surmonter les obstacles communs et identifier les bonnes pratiques. La Communauté sur la Sensibilité au Conflit (CSC) est l’une de ces plateformes de collaboration et d’apprentissage. Elle rassemble un réseau mondial d’organisations et d’individus désireux de partager des exemples concrets de prise en compte des conflits.
Lors d’une récente série d’échanges mondiaux organisée par la CSC, des enseignements ont été tirés des centres et structures dédiés à la sensibilité aux conflits (SC) en RDC, en Éthiopie, au Honduras, au Myanmar, au Soudan du Sud et en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, au Burkina Faso et au Niger. Cette série de webinaires de quatre jours a réuni des coordinateurs de CSH, des partenaires de mise en œuvre et des experts techniques afin d’échanger des expériences, de consolider les acquis et de discuter de stratégies tournées vers l’avenir pour le soutien à la sensibilité aux conflits au sein du nexus humanitaire, développement et consolidation de la paix (HDP). En proposant des activités de recherche, d’analyse, de formation, de coaching et d’accompagnement, ces centres aident les partenaires, locaux, nationaux et internationaux, humanitaires et de développement à adapter leurs approches pour être plus efficaces dans des contextes de conflit spécifiques.
Les centres nationaux et régionaux se trouvent chacun à des stades de développement différents et présentent des structures de gouvernance et des modèles d’intervention variés. Bien que les dynamiques de paix et de conflit diffèrent selon les contextes, les échanges ont mis en évidence des enseignements et des expériences communs à l’ensemble des centres : les centres SC fonctionnent au mieux lorsqu’ils sont ancrés localement, adaptables, collaboratifs et pérennes.
Ce qui fonctionne
Le contexte doit guider les objectifs, la structure, la gestion, les partenariats et les approches de toute structure de sensibilité aux conflits. Une analyse contextuelle continue et appliquée est essentielle. Par exemple, la structure de ressources sur la sensibilité aux conflits (CSRF) au Soudan du Sud a constaté que la compréhension du pouvoir, des leviers de changement et des opportunités de paix aidait les partenaires à disséquer des systèmes de conflit complexes. Cette approche systémique est un outil essentiel pour analyser les dynamiques de pouvoir et identifier les « leviers de changement » dans des écosystèmes complexes.
Une analyse continue et opportune, ancrée dans les réalités du terrain, s’est avérée un outil précieux pour toutes les structures de SC, en particulier dans les contextes où les dynamiques de conflit évoluent rapidement et où l’interaction entre les interventions et les systèmes n’est pas toujours claire.
Placer le contexte local au premier plan nécessite également de reconnaître que les centres de sensibilité au conflit sont des acteurs à part entière de ce contexte, dont les objectifs, les effectifs, le financement et la perception jouent tous un rôle. Comprendre comment gérer ces relations est essentiel pour la manière dont les centres sont perçus et pour leur légitimité à agir. Les échanges entre les centres ont mis en évidence les sensibilités liées à l’équilibre des relations avec les acteurs gouvernementaux locaux et nationaux, les opportunités et les risques associés aux partenariats formels ou informels avec l’État variant considérablement d’un contexte à l’autre.
La collaboration doit être diversifiée et mettre l’accent sur les valeurs communes, l’apprentissage mutuel et le leadership local et national. Les partenariats et collaborations efficaces ne reposent pas simplement sur des intérêts communs, mais sur un engagement partagé à renforcer les pratiques sensibles aux conflits. C’est ce qui ressort le plus systématiquement des expériences des centres SC d’Afrique de l’Ouest. Plutôt que d’être mis en place dans le cadre d’un projet piloté par les bailleurs de fonds, ces centres ont vu le jour de manière organique à la suite d’un événement régional d’apprentissage organisé à Dakar en 2019, au cours duquel des praticiens de toute la région ont pris conscience qu’ils étaient confrontés à bon nombre de défis communs : une aide devenant involontairement source de tensions, des approches faibles et contradictoires vis-à-vis des contextes et de la sensibilité aux conflits, ainsi qu’un apprentissage fragmenté. Ce qui a commencé comme un espace informel d’échange et d’apprentissage s’est depuis transformé en quatre centres bien établis : le centre régional d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, ainsi que les centres nationaux au Burkina Faso, au Niger et, plus récemment, au Bénin, engagés à renforcer et à partager ensemble des pratiques sensibles aux conflits.
L’engagement auprès d’acteurs non traditionnels est crucial. Les centres ont joué un rôle important dans la mobilisation d’acteurs non traditionnels qui jouent un rôle essentiel dans les conflits et la paix, mais qui ne faisaient auparavant pas partie des réseaux de sensibilité aux conflits.
Par exemple, le centre de sensibilité aux conflits de la RDC a soutenu les efforts visant à aider les agricultrices à améliorer la production et la commercialisation de leurs produits dans le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et le Tanganyika. Le centre a fourni des conseils et un soutien au Comité international d’accompagnement de la transition (CIAT) lors de la mise en œuvre du projet « Culture du haricot et autonomisation des femmes (CHEFe) ». Le CIAT et ses partenaires ont acquis une meilleure compréhension du contexte de conflit de la région et ont pu évaluer les risques et les opportunités de leur intervention, s’assurant ainsi qu’elle aurait un impact positif significatif au sein de la communauté.
Au Honduras, le Centre d’intégration de la sensibilité aux conflits (CSIH) a mené des évaluations de la paix et des conflits (PCA) en se concentrant explicitement sur le rôle des acteurs du secteur privé, notamment dans le secteur de la gestion des déchets où le contrôle des entreprises par les gangs et la corruption sont monnaie courante. Ces évaluations ont débouché sur des recommandations pour de nouveaux projets visant à répondre aux besoins d’une population vulnérable tout en atténuant les risques identifiés.
De même, les centres d’Afrique de l’Ouest impliquent délibérément des acteurs qui ne font traditionnellement pas partie des espaces de coordination humanitaire, notamment des institutions gouvernementales, des universités, des organisations de pasteurs et des réseaux de jeunes. Leur participation a élargi les discussions sur la sensibilité aux conflits au-delà de la mise en œuvre des projets pour inclure les politiques publiques, l’éducation et la cohésion sociale.
Le soutien holistique et durable en matière de sensibilité aux conflits est un effort collaboratif. Tous les centres ont fourni un éventail de soutiens et les ont conçus de manière flexible pour répondre aux besoins des partenaires, en combinant une assistance technique structurée avec un engagement plus organique, axé sur les besoins. L’assistance ne s’est pas limitée à des formations ponctuelles ; au contraire, la formation et le renforcement des capacités ont été intégrés à un accompagnement continu comprenant la recherche et l’analyse, le développement de processus et d’outils, le coaching, la mise en réseau entre pairs, l’échange de compétences et l’apprentissage par l’expérience. Le centre éthiopien, par exemple, a souligné les avantages supplémentaires d’un accompagnement continu pour établir et maintenir la confiance et les relations. En Afrique de l’Ouest, cette approche collaborative s’étend au-delà des activités individuelles pour concerner la gouvernance des centres eux-mêmes, les membres identifiant conjointement les priorités, concevant les activités et partageant la responsabilité de leur mise en œuvre. Dans tous les contextes, l’accent a été mis de manière systématique sur la co-création et les échanges, qui améliorent les résultats, qu’il s’agisse de la coproduction d’évaluations de performance des partenaires, du développement de réseaux de champions de la participation citoyenne ou du soutien à l’échange de connaissances locales.
Ce qui ne fonctionne pas
Les exercices imposés de l’extérieur, consistant à cocher des cases, suscitent peu d’adhésion. Le constat selon lequel des exigences en matière de sensibilité aux conflits, imposées et axées sur la conformité, ne donnent pas les meilleurs résultats n’est guère nouveau. Cependant, ce qui est crucial à l’heure actuelle, c’est que les centres de sensibilité aux conflits se heurtent à davantage de réticence et de résistance, alors même que les réalités des contextes de conflit génèrent une demande réelle. Les coupes dans l’aide, les pressions budgétaires, le cloisonnement des systèmes humanitaires et la nature prolongée des conflits ont tous un impact sur l’intérêt pour la sensibilité aux conflits. Un collègue du Myanmar a qualifié cette difficulté croissante à susciter l’adhésion de « lassitude face à la sensibilité aux conflits ». Un facteur commun à tous les centres concerne l’effort concerté nécessaire pour générer une demande et maintenir l’intérêt. Cela passe par un travail de sensibilité aux conflits mené localement, fondé sur une compréhension approfondie du contexte, des besoins des partenaires et des défis auxquels ils sont confrontés. Cela implique d’être transparent sur les compromis et les contraintes, et de travailler en étroite collaboration avec les partenaires sur le long terme, en leur apportant un soutien continu plutôt que de se contenter de simples outils de type « liste de contrôle ».
Les discussions sur la sensibilité aux conflits peuvent tomber à plat face à des priorités contradictoires et urgentes. Les praticiens et les décideurs politiques doivent prendre des décisions de plus en plus difficiles lorsqu’il s’agit d’équilibrer les budgets et les priorités. Lorsqu’on se concentre sur des besoins urgents et vitaux dans des contextes d’urgence, la sensibilité aux conflits peut apparaître comme un fardeau supplémentaire, quelque chose qui « doit simplement être fait pour le donateur » ou qui est « un plus ». Dans la pratique cependant, l’intégration de la sensibilité aux conflits peut servir d’outil pour orienter les décisions difficiles en matière de hiérarchisation des priorités, de manière à garantir leur pertinence par rapport au contexte du conflit. L’utilisation de la sensibilité aux conflits comme outil pratique pour la hiérarchisation des ressources lors de crises urgentes présente également des avantages concrets. Par exemple, dans la distribution de l’aide, elle peut améliorer le ciblage, en contribuant à acheminer des ressources limitées vers ceux qui en ont le plus besoin, tout en évitant les risques liés à la perception d’un parti pris dans l’aide, qui peut faire dérailler les programmes. Par conséquent, nous devons mieux articuler et décomposer clairement ce que signifie la réussite pour nos partenaires, et rendre les avantages de la sensibilité au conflit plus tangibles. Adapter le message à un public spécifique et prendre en compte les sensibilités ainsi que l’application à un contexte particulier a été la clé de l’efficacité de tous les centres.
Quelle voie suivre désormais
Repenser ce que signifie la réussite et se concentrer sur la transformation. Cela implique de faire évoluer la sensibilité au conflit au-delà d’un simple exercice technique axé sur des projets et d’examiner en toute franchise le rôle des centres de sensibilité au conflit dans le système de gestion des conflits et de l’aide humanitaire. En tant que plateformes d’échange rassemblant un large éventail d’acteurs, ces centres occupent une position unique pour s’inscrire dans une approche véritablement transformatrice, en collaboration avec les communautés et les acteurs locaux du changement. Cela implique de comprendre les besoins du contexte, les différentes perceptions de la réussite et de faciliter la mise en place de réseaux pilotés localement afin de partager les connaissances et d’ancrer les compétences en matière de sensibilité au conflit.
Explorer des modèles de financement novateurs ou hybrides pour assurer la pérennité. Des défis et des enseignements ont été partagés concernant la pérennité et l’impact des coupes budgétaires. Différentes plateformes ont abordé ces défis de différentes manières. Par exemple, en RDC, le centre de sensibilité au conflit a testé un modèle hybride combinant des services rémunérés et un soutien en nature. Ce modèle était axé sur le transfert de compétences et le développement de réseaux locaux dont le travail se poursuit sans soutien direct de la plateforme, indépendamment du financement lié au cycle des projets. En Afrique de l’Ouest, la pérennité a été recherchée par le biais d’une gouvernance partagée et de contributions diversifiées des membres, plutôt que par le recours exclusif à des financements externes. Les membres apportent leur contribution de différentes manières — notamment par la facilitation, la mise à disposition de lieux de réunion, le temps de travail du personnel, l’expertise et un soutien financier lorsque cela est possible —, créant ainsi un modèle qui valorise différentes formes d’appropriation. Cela a permis de maintenir la dynamique malgré l’incertitude en matière de financement, tout en renforçant le principe selon lequel la sensibilité aux conflits est une responsabilité partagée plutôt que le mandat d’une seule organisation ou d’un seul bailleur de fonds.
Investir dans des espaces partagés pour favoriser la collaboration et les échanges collectifs à différents niveaux. Alors que le système d’aide évolue radicalement et que les financements diminuent, la nécessité de préserver des espaces de collaboration et d’échange est plus pressante que jamais. Cela implique de soutenir et de faciliter la mise en place de lieux d’apprentissage horizontaux et verticaux (tels que la Communauté CSC), réunissant des partenaires locaux, nationaux et internationaux. Cela implique également de renforcer la collaboration en investissant dans des réseaux de champions de la sensibilité aux conflits, ancrés dans les contextes locaux et issus de différentes organisations, et en soutenant l’apprentissage et la réflexion collectifs. L’expérience des centres d’Afrique de l’Ouest suggère en outre que la pérennité de ces espaces dépend non seulement d’un soutien externe continu, mais aussi d’une appropriation partagée, d’une répartition des responsabilités et du fait que les membres considèrent les centres comme une plateforme collective d’apprentissage et de collaboration. Enfin, cela nécessite de développer un sentiment d’objectif commun et un langage partagé autour de la sensibilité aux conflits afin de rester pertinent et de répondre aux besoins de plus en plus complexes des partenaires travaillant dans des contextes de plus en plus difficiles.
Elizabeth Laruni est conseillère principale en matière de sensibilité aux conflits et d’égalité des genres chez International Alert. Elle apporte un soutien technique en matière d’analyse et de sensibilité aux questions de genre et de conflits dans l’ensemble des programmes d’Alert ainsi qu’à des clients externes. Elle possède une vaste expérience dans le domaine de la recherche et de la conception de méthodologies de recherche, notamment en matière de sensibilité aux questions de genre et aux conflits.
L’auteure tient à remercier Ruth Simpson, Camille Marie-Regnault, Emmanuel Sebujangwe et tous les participants à cette série d’échanges.
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